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Par Frédéric Laugrand, Emmanuel Luce, et Anthony Melanson, Université Laval

Automne 2016

Lancée en 2014, la série Les Possédés et leurs mondes est un projet d’anthropologie visuelle en cours de réalisation centré sur la préservation, la valorisation et la diffusion de la socioanthropologie canadienne. La série privilégie l’approche (auto)biographique et s’intéresse à la mémoire de professeurs-chercheurs du Canada qui ont publié dans la revue Anthropologie et Sociétés et dans la revue Anthropologica. Fins observateurs des sociétés, les participants se mettent en scène et se racontent, offrent des matériaux riches et passionnants pour l’histoire des idées, révélant dans les détails leur trajectoire intellectuelle. Comme l’écrit Alan Macfarlane, qui a jusqu’ici constitué la plus grande collection de mémoires d’anthropologues (plus de 225 films), « Once one thinks about the idea, it may seem strange that anthropologists have devoted so much energy to investigating other people’s tribes (including filming them), and so little time on their own. When the ‘ancestors’ are encouraged to talk, they do so with a frankness and insight which it is a pleasure to be involved in preserving. (Alan Marcfarlane, 2004)

Dès le départ, le projet a bénéficié des conseils du Comité de rédaction de la revue Anthropologie et Sociétés, intéressé à ce que la revue développe un volet audiovisuel et numérique dans le cadre de la mission qu’elle se donne d’animer le champ scientifique des sciences sociales et de l’anthropologie francophone. Le projet a également bénéficié d’une aide en nature et en espèces de la revue, de la faculté des sciences sociales et du département d’anthropologie de l’Université Laval de même qu’un appui de la revue Anthropologica via celui de la CASCA et, tout récemment, d’une subvention du CRSH présentée par F. Laugrand et J. Habib.

Depuis les débuts de cette entreprise, six objectifs ont guidé le projet : 1) participer à un travail de préservation de la mémoire en recueillant des narrations de chercheurs en anthropologie et dans d’autres disciplines connexes qui ont contribué aux revues Anthropologie et Sociétés et Anthropologica; 2) favoriser une transmission des savoirs à partir d’outils audiovisuels, dressant le constat que les plus jeunes générations étudiantes lisent moins mais visionnent plus d’images; 3) stimuler l’intérêt de ces jeunes générations et des moins jeunes en produisant des séquences filmiques accessibles gratuitement, espérant que ces groupes retourneront consulter les productions écrites des narrateurs qui offrent des données complémentaires et contextuelles; 4) accélérer et intensifier la diffusion de l’anthropologie en réalisant des séquences susceptibles de rejoindre le grand public, et un auditoire universitaire, ces matériaux pouvant nourrir l’enseignement en classe ou à distance; 5) valoriser l’anthropologie comme discipline et augmenter sa visibilité en faisant intervenir des anthropologues sur leurs vocations, leurs « terrains anthropologiques », et leurs contributions méthodologiques et théoriques aux sciences sociales; 6) reconstituer le paysage académique d’une époque ainsi qu’une histoire intellectuelle avec les acteurs qui sont, pour la plupart, les pionniers de la discipline au Canada.

L’équipe a dès le départ privilégié le témoignage et l’écoute, afin de laisser au narrateur la liberté de choisir le format et le contenu exact de son récit. Si l’intervieweur offre donc un cadre et un questionnaire, l’interviewé l’exploite et l’adapte à sa guise. Il s’agit bien de faire advenir la parole et d’éviter, pour l’intervieweur, la posture du procureur ou du journaliste.

Toutes les séquences sont mises en ligne gratuitement sur le site Internet de la revue (https://www.anthropologie-societes.ant.ulaval.ca/) Anthropologie et Sociétés à raison de deux films par semaine depuis novembre 2015. Chaque film est également offert gratuitement sur la chaine Youtube (https://www.youtube.com/channel/UCb5YUvJjEpeGBvmFOUasKoA/feed) de la revue et annoncé le jour même de sa mise en ligne sur sa page Facebook (https://www.facebook.com/anthropologieetsocietes) et son compte Twitter (https://twitter.com/Anthropo_et_soc). Un nouveau site Internet au nom des deux revues canadiennes d’anthropologie est en construction.

L’équipe a, jusqu’ici, réalisé des films avec près de trente cinq anthropologues, sociologues, historiens et géographes, soit près de 150 heures de film, accessibles en une multitude de séquences, d’une longueur de 25 à 45 minutes chacune. À l’automne 2016, l’équipe se consacrera à rencontrer près d’une vingtaine d’anthropologues anglophones dans la région de Vancouver et de Toronto, des rendez-vous ayant été pris avec J. Cruikshank, J. Barker, K. Burridge, S. Rowley, R. Ridington, M. Rodman, D. Young, C. Hickey et M. Asch (septembre 2016), d’autres avec D. Turner, G. Smith, H. et A. Lyons, H. Feit, J. Freedman, M.F. Guédon, R. Lee, D. Preston, R. Darnell et D. Jorgensen (novembre 2016), sans oublier quelques autres collègues de l’Est du Canada (C. Jourdan, M. Elbaz, M. Lock, R. Massé, F. Saillant, S. Bouchard, J.G. Goulet) et d’autres qu’il nous reste à contacter.

Liste des films réalisés (2014-2016): Avec: A. Balikci, P. Beaucage, B. Bernier, G. Bibeau, B. J. Koss, J.J. Chalifoux, B. Chapais, P. Charest, C. Collard, E. Corin, H. Dagenais, D. Delâge, L.J. Dorais, M. Fournier, P. Fougeyrollas, A. Fortin, S. Genest, M.F. Labrecque, D. Legros, R. Lemieux, J. Lévy, F.R. Ouellette, P. Maranda, T. Morantz, J.C. Muller, J.J. Nattiez, M. Pandolfi, L. Paradis, J. Rousseau, É. Schwimmer, J.J. Simard, A. Tanner, É. Waddell.

En somme, le projet des Possédés demeure évidemment partiel et partial, fragmentaire. Quelques heures de film ne suffisent pas à restituer des vies bien remplies. Pierre Bourdieu a par ailleurs relevé l’ambiguïté du récit biographique ou autobiographique qui a le souci de « donner sens, de rendre raison, de dégager une logique à la fois rétrospective et prospective, une consistance et une constance » (Bourdieu 1986). Mais le sociologue sous-estime le fait qu’en juxtaposant les témoignages et en les mettant en relation les uns avec les autres, ces derniers s’éclairent collectivement sur un jour neuf. Ce n’est évidemment pas seulement la trajectoire personnelle d’un possédé qui est éclairante, mais l’accumulation de témoignages qui se rattachent à une même époque et à un même lieu, le Québec et el Canada. Si le récit de vie comporte donc bien une part de fiction et de reconstruction artificielle, nous croyons comme l’a jadis montré Paul Ricoeur (1983), qu’il offre encore une reproduction fiable de l’action et qu’il demeure en ce sens encore l’un des meilleurs dispositifs pour les chercheurs en sciences sociales.

 Inverser les rôles et, pour paraphraser George Stocking (1984) transformer l’observateur habituel en observé s’avère une entreprise fascinante et riche, en ce qu’elle permet de mettre à jour une multitude de détails qui autrement sombreraient dans l’oubli complet, ceux-ci n’ayant souvent pas été consignés dans les articles scientifiques ni dans les livres.

Les narrations recueillies révèlent des personnalités et des identités très différentes, des savoirs et des savoir-faire fort variés. Un point commun cependant émerge : la passion du terrain et de la recherche. Le recours à la notion de « possédé » exprime bien cet engagement, ces vies passionnantes et passionnées, que vivent les anthropologues sur les cinq continents. Les « Possédés » le sont donc bien à plus d’un titre : par les terrains qu’ils ont réalisés, par les objets qu’ils ont étudiés et qui les habitent encore, mais aussi par les expériences qu’ils relatent avec beaucoup d’enthousiasme, transmettant ainsi à ceux et celles qui les écoutent, le goût des autres.

 

Références

BOURDIEU, Pierre. 1986. « L’illusion biographique ». Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62-63, juin : 69-72.

HIRAUX, Françoise. 2004. « La question autobiographique dans les archives universitaires. Examen de quelques pratiques à l’Université de Louvain ». Manuscrit.

RICOEUR, Paul. 1983. Temps et récit. Tome 1 et 2. L’intrigue et le récit historique. Paris: Le Seuil.

STOCKING, George W. 1984. Observers Observed : Eassays on Ethnographic Fieldwork. University of Wisconsin Press.

Illustration: L’équipe au travail (Dessin: Sophie Privé)

 

 

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