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Par Éric Gagnon Poulin, Université Laval

Don’t study the poor and powerless because everything you say about them will be used against them  – Laura Nader[1]

 

La pauvreté comme sujet d’étude

Est-ce qu’étudier la pauvreté collabore à la reproduction des stigmas? Le fait de classer, catégoriser, définir, etc. est certes un danger de renforcer le caractère hégémonique de l’étiquette de pauvreté. La question de l’utilisation des données de recherche demeure centrale. À qui et à quoi ces données peuvent-elles servir? L’anthropologue Michel Agier illustre les dangers que cela représente. « Cette manière de découvrir les pauvres dans la différence et la distance [crée] elle-même une certaine marginalité. En réifiant le paradigme du ghetto pour rendre compte des situations de pauvreté, on [recrée], dans un environnement nouveau pour la discipline, une distance entre l’anthropologue et son objet » (Agier, 1995 : 4). Le chercheur court le risque de creuser un fossé théorique entre lui-même et son sujet. « La découverte intellectuelle des pauvres a donc permis à l’anthropologie de reproduire en ville un objet relativement distant et, d’une certaine façon, romantique, marginal et exotique comme l’était l’image de l’anthropologie elle-même dans les sciences sociales » (Agier, 1995 : 4).

En ce qui me concerne, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas étudier la pauvreté, bien au contraire, mais il faut être conscient de sa positionnalité et de l’impact possible de nos recherches. Agier croit que le danger est d’isoler certains groupes et de reproduire les stéréotypes et les préjugés, «  […] en restant à l’intérieur des frontières de l’exclusion, frontières plus ou moins visibles des ghettos, ou limites invisibles des constructions théoriques de la marginalité, au lieu de considérer la pauvreté comme une entrée vers la compréhension de l’ensemble de la société » (Agier, 1995 : 5). L’objectif n’est pas d’essayer de comprendre la pauvreté en l’isolant, mais bien de tenter de saisir les mécanismes qui mènent et qui maintiennent certaines personnes dans la pauvreté. Ces mécanismes ne peuvent être compris autrement qu’en considérant l’ensemble du système socioéconomique dans lequel s’insère la pauvreté au Québec.

Piron et Couillard proposent aux chercheurs de « […] réfléchir à la façon dont ces institutions et leurs acteurs [la gouvernementalité] utilisent les savoirs scientifiques-sociaux comme substance ou matière première de leurs taxonomies, catégorisations, programmes et interventions, parfois de manière non prévue ou non voulue par les auteurs de ces savoirs » (Piron et Couillard, 1996 : 7). Agier reconnaît qu’ « [a]ccoler une identité culturelle propre à une condition socioéconomique différente est […] une tentation qui reste présente dans les études sur la pauvreté, quelles que soient les motivations subjectives et les inspirations théoriques des chercheurs. Il s’agit bien souvent de dénicher à tout prix un modèle culturel spécifique » (Agier, 1998 : 6). Il faut donc demeurer prudent dans cet exercice de catégorisation et de théorisation. Certaine d’entres-elles, utiles au chercheur avant la rédaction, n’ont pas à se retrouver telles quelles dans le document final et surtout pas hors de leur contexte. Le vocable lui-même rencontre déjà sont lots de préconceptions. En effet, : « The word poverty is, no doubt, a key word of our times, extensively used and abused by everyone » (Rahnema dans Escobar, 1995 : 31). Pour éviter la reproduction des classifications parfois trop hermétiques pouvant renforcer le caractère hégémonique de notre conception de la pauvreté, les chercheurs parlent de moins en moins de « pauvres », mais bien de « personnes en situation de pauvreté », la situation n’étant pas permanente et inévitable (Moore, 1978). « Le pauvre comme identité substantialisée, et le peuple des pauvres comme catégorie sociale universalisée, sont construits par les opérations classificatoires de la science sociale […] se répand sans retenue le vocabulaire universalisant et substantialiste des marges et de l’exclusion » (Agier, 1998 : 8).

Pour Davis, Kingsbury et Merry il faut également demeurer très critique face à l’utilisation d’indicateurs pour mesurer la pauvreté ou tout autre indice de développement, car la « […] production and use of indicators in global governance has the potential to alter the forms, the exercise, and perhaps even the distributions of power in certain spheres of global governance » (Davis, Kingsbury et Merry, 2012 : 2). Ils rappellent que les indicateurs de développement humain sont intimement liés aux indicateurs de développement économique et qu’ils doivent être analysés ensemble (Davis, Kingsbury et Merry, 2012 : 39). Selon eux, cette façon de catégoriser et de quantifier a pour fonction de modifier la perception des modèles d’intervention, « […] to reshape experts’ thinking about development and to attract public and political support for development policies directed to enhancing human “capabilities” » (Davis, Kingsbury et Merry, 2012 : 43).

Positionnalité et réflexivité

Dans le cadre de ma recherche, je suis particulièrement sollicité par le milieu communautaire et les acteurs sociaux en lien avec la lutte à la pauvreté. Je devrai donc être conscient des enjeux liés à mon positionnement intellectuel. D’emblée, je considère la pauvreté comme étant une injustice sociale et que cette situation, si elle doit arriver, ne devrait qu’être temporaire dans un société qui fournirait les outils nécessaires à chacun pour s’en sortir. « Certes, chaque chercheur a ses “biais” (comme chaque terrain a les siens), et on ne doit jamais prendre pour argent comptant et sans réflexion critique les propos d’aucun d’entre nous » (Olivier de Sardan, 2004 : 46).  Il est impératif de demeurer vigilent à chaque étape, de la collecte à l’analyse des données, sans toutefois perdre son regard critique face au sujet. Certains anthropologues, comme Low et Merry (2010), croient que lorsqu’il est question du respect de la dignité et des droits de la personne, l’implication pour une meilleure justice sociale devrait aller de soi. Elles soutiennent que nos résultats de recherche devraient être partagés avec nos intervenants et informateurs pour leur émancipation et le grand public par le biais notamment de l’enseignement. Selon elles, l’anthropologie doit être critique et utiliser ses outils pour révéler les relations de pouvoir et les inégalités sociales (Low et Merry, 2010 : 209). Parallèlement, Pierre Bourdieu croit qu’il est juste de remettre en question la dichotomie entre le scholarship et le commitement. « S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-ils pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants? » (Bourdieu, 2002 : 133); ce que l’on pourrait qualifier de recherche action, une « […] dialectique de la connaissance et de l’action dont la finalité est la création de connaissances nouvelles qui deviendront provocatrices de changement » (Bouvette, 1984 : 30).

 


 

Financement

Cette recherche, Pauvreté et inégalités sociales en Chaudière-Appalaches : Vécu et représentations, est financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) [Bourse 201216].

Notes

[1] Nader dans Philippe Bourgois, 1995, In Search of Respect: Selling Crack in El Barrio. Cambridge Univesity Press.

Bibliographie

AGIER, Michel, 1995, Pour une anthropologie critique de la pauvreté : Note sur trois paradigmes culturalistes. Contribution pour le Séminaire préparatoire au Sommet Mondial pour le Développement Social, Royaumont.

BOURDIEU, Pierre, 2002, Pour un savoir engagé. Le Monde Diplomatique, février.

BOUVETTE André, 1985, « Hold-up à Mirabel : un anthropologue (s)’est compromis », Anthropologie et société, vol. 80, no 2, p. 29-42.

COUILLARD, Marie-Andrée et PIRON, Florence, 1996, « Savoirs et gouvernementalité ». Anthropologie et Sociétés, vol. 20, no. 1.

DAVIS K. E., B. KINGSBURY et S. E. MERRY, 2012, « Indicators as a Technology of Global Governance », Law and Society Review, 46, 1: 71-104.

ESCOBAR, Arturo, 1995, Encountering Development : The making and unmaking of the Third World. Princenton University Press.

LOW S. M. et S. E. Merry, 2010, Engaged Anthropology: Diversity and Dilemmas. Current Anthropology, 51, Supplement 2 : S203-S226.

MOORE, Barrington Jr., 1978: Injustice: The Social Bases of Obedience and Revolt. États-Unis, Sharpe Publisher.

 

 

 

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