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En septembre 2018, plus de 6 mois après avoir entamé une maîtrise en anthropologie à l’Université Laval, sous la direction de Natacha Gagné, j’entamais les démarches afin de transférer  mon projet en maîtrise sur mesure en anthropologie et arts visuels, co-dirigée par Julie Faubert, professeure à l’École d’art de l’Université Laval. Cette formule « sur mesure » laissait place à une redéfinition du format de mémoire attendu et imposait une évaluation finale à la fois en arts visuels et en anthropologie. Mon sujet de recherche était alors essentiellement anthropologique. Je m’intéressais à explorer les processus identitaires de deux groupes de personnes ayant expérimenté, une mobilité entre le Québec et la Nouvelle-Calédonie, collectivité française du Pacifique : que ceux-là soient des étudiants néo-calédoniens se formant en techniques minières dans des cégeps du Nord québécois, ou bien des travailleurs québécois engagés sur des chantiers miniers en Nouvelle-Calédonie. Il me semblait que le caractère inusité de ces mobilités croisées entre deux territoires aux nombreux parallèles[1] devait laisser place à une autre forme de réflexion, plus sensible, mais aussi plus expérimentale. Un sujet aussi complexe que les processus identitaires ne pouvait également être abordé selon moi, qu’en y intégrant une démarche expérientielle et sensorielle. Enfin, je souhaitais inscrire ce projet dans la continuité de démarches cinématographiques et esthétiques interrogeant les frontières entre le réel et la fiction (Bruneau 2017 ; Castaing-Taylor et Paravel 2012 ; Oppenheimer 2020 ; Rouch 1967 ; Watkins 2000).

Dès les premiers mois de cette expérience interdisciplinaire, cette maitrise sur mesure me poussa à entrer dans la matière rapidement en expérimentant différentes formes de captation audiovisuelle. Je m’inscrivais dès lors dans une démarche de recherche itérative et sans cesse en (re)construction, où la recherche de forme ne pourrait plus se distinguer de la recherche de sens.  Mes premières explorations me permirent de mettre en place un dispositif d’entrevue à la lisière entre une méthodologie anthropologique créative s’articulant autour des sens (Boudreault-Fournier 2019; Cox et al. 2016; Howes 2016 ; Pink 2009) et de l’imagination (Elliott et Culhane 2017; Kazubowski-Houston et Magnat 2018) ainsi qu’une forme d’art s’inspirant des pratiques artistiques relationnelles (Bourriaud 1998). Par « prises de paysages », je nommais alors mon dispositif d’entrevue qui consistait à demander à chaque participant de fermer ses yeux et d’évoquer au fil de mes questions plusieurs « paysages » intérieurs résonnant avec différents concepts, tels le « centre », le « chez soi », « l’appartenance » ou encore « le pays ». Recueillis autant au Québec qu’en Nouvelle-Calédonie, ces « prises de paysages », complémentées d’une entrevue semi-dirigée, allaient devenir une matière première originale permettant d’explorer les processus identitaires ainsi que l’espace imaginatif de chacun des participants. Dans un second temps, elles me permettraient de mettre en relation les participants d’origine calédonienne avec ceux d’origine québécoise. En filmant chaque participant entrain d’entendre et de redire les « prises de paysages » d’un autre participant, mon dispositif d’entrevue allait également rendre possible une exploration artistique autant esthétique qu’anthropologique.

Capture d’écran de 9 « partages de paysages ». Sur chacun des 9 écrans, on peut apercevoir l’oreillette qui permet à un des participant d’écouter et de redire l’entrevue de l’autre participant. Alors que ces deux participants ne se sont jamais rencontrés, un montage vidéo m’a finalement permis de fusionner ensemble deux séquences vidéo tournées à plusieurs mois d’intervalles et à des milliers de kilomètres de distance, tout en jouant sur les décalages entre les deux paroles.

Capture d’écran de 9 « partages de paysages ». Sur chacun des 9 écrans, on peut apercevoir l’oreillette qui permet à un des participant d’écouter et de redire l’entrevue de l’autre participant. Alors que ces deux participants ne se sont jamais rencontrés, un montage vidéo m’a finalement permis de fusionner ensemble deux séquences vidéo tournées à plusieurs mois d’intervalles et à des milliers de kilomètres de distance, tout en jouant sur les décalages entre les deux paroles.


Ces « couples » de participants, qui avaient tous expérimenté des mobilités croisées sans se rencontrer, en venaient finalement, grâce à ce dispositif, à s’inviter dans un corps et un espace imaginatif étranger au leur. Ce dispositif relationnel, que j’ai par la suite appelé « partages de paysages », allait me permettre de créer une expérience anthropologique, tant chez les participants du projet, que chez les visiteurs de l’installation vidéographique créé quelques mois plus tard.

Photographie du verso de l’installation vidéographique « Les Dépaysements ». Boucle vidéo de 37 minutes avec bande stéréo diffusée par deux amplis. Double écran de projection de 9×5 pieds/écran.

Photographie du recto l’installation vidéographique « Les Dépaysements ». Boucle vidéo ( 4min20) avec bande mono diffusée par deux casques d’écoute. Double écran de projection de 9×5 pieds/écran.

Projetée sur deux écrans en angle reliés en leur centre, l’installation consistait alors en un montage vidéo de 37 minutes avec une sortie audio en stéréo. Elle était introduite au recto par une projection de forêts calédonienne et québécoise aux sonorités inversées [2]. Projetés sans aucun texte, ni sous-titre, plusieurs extraits vidéo du montage principal donnaient simultanément à voir les prises de paysages initiales et leur « redite » par un autre participant. Bien que l’oreillette permettant au participant d’entendre et de redire les mots de l’autre participant fut visible et non dissimulée aux spectateurs, un effet de « trouble » pouvait potentiellement s’immiscer dans la perception des visiteurs. Face à ces deux visages se faisant face et évoquant une seule et même mémoire très intime de lieux, de sensations ou de personnes connues, le visiteur pouvait à son tour se questionner à différents niveaux : qui sont ces personnes et de quelles manières les identifions-nous et les situons-nous ? À qui appartiennent ces histoires, ces lieux, ces sensations et ces mémoires ? Comment se vit ce glissement de soi vers l’autre et enfin, comment s’imaginer ensemble au-delà de nos différentes origines et horizons de vie ? En partant d’une réflexion sur l’appartenance, l’identité et l’altérité, cette installation vidéographique permettait de faire émerger chez le visiteur un questionnement anthropologique non plus seulement par la lecture d’un texte mais par l’expérience physique et sensorielle d’une œuvre dans l’espace.

Ce projet de maitrise sur mesure m’a finalement permis d’élargir ma démarche anthropologique pour l’ancrer dans une dimension davantage esthétique, expérientielle et sensorielle, où la perte de sens, le trouble et l’incertitude face au réel perçu deviennent des matières premières de réflexion, de compréhension et de connaissance. En abordant l’expérience esthétique en tant qu’expérience de « dissensus » qui donne forme à des reconfigurations de « l’expérience commune du sensible » (Rancière 2008 :70), il m’apparaît alors que l’anthropologie et l’art possèdent suffisamment de carrefours communs pour se rencontrer et proposer de nouveaux chemins de sens et de savoirs.

FOUQUET, Annabelle, 2020, Les Dépaysements, Expérience interdisciplinaire en art et anthropologie sur les mobilités croisées entre le Québec et la Nouvelle-Calédonie, Maîtrise sur mesure sous la direction de Natacha Gagné (Département d’anthropologie, Université Laval) et Julie Faubert (École d’art de l’université Laval). Université Laval. http://hdl.handle.net/20.500.11794/67790

Extraits vidéo : https://annabellefouquet.com/Les-Depaysements

Bibliographie

BOUDREAULT-FOURNIER, Alexandrine, 2019, « Présentation : ce que nous apporte le son : réflexions sur un champ en vibrations », Anthropologie et Sociétés, 43,1 :9–24.

BOURRIAUD, Nicolas, 1998, Esthétique relationnelle. Dijon, Les Presses du réel.

COX, Ruper, IRVING Andrew et Christopher WRIGHT (dir.), 2016, « Introduction: the Sense of the Senses »:1-19, in Ruper Cox, Andrew Irving et Christopher Wright (dir.), Beyond Text ? Critical Practices and Sensory Anthropology. Manchester, Manchester University Press.

ELLIOTT, D. et D. CULHANE (dir.), 2017, A Different Kind of Ethnography. Toronto, University of Toronto Press.

KAZUBOWSKI-HOUSTON Magdalena et Virginie MAGNAT, 2018, « Introduction : Ethnographie, Performance et Imagination », Anthropologica, 60, 2 : 413-426.

PINK, Sarah, 2009, Doing Sensory Ethnography, 2nd Edition. New-York, Sage publications.

RANCIÈRE, Jacques, 2008, Le Spectateur émancipé. Paris, La Fabrique.

F

BRUNEAU, Sophie, Rêver sous le capitalisme [DVD]. Bruxelles : Alteregofilms, 2017. 63 minutes.

CASTAING-TAYLOR, Lucien et Véréna PARAVEL, Leviathan, [DVD]. Harvard : Sensory Ethnography Lab, 2012. 87 minutes.

OPPENHEIMER, Joshua, The Act of Killing [DVD]. Coppenhague : Final Cut for Real, 2020. 119 minutes.

ROUCH, Jean, Jaguar [DVD]. Paris : Pierre Braunberger, 1967. 110 minutes.

WATKINS, Peter, La commune (Paris, 1871) [DVD]. Strasbourg : Arte, 2000. 345minutes.


[1] La Nouvelle-Calédonie est une île du Pacifique où coexistent le peuple autochtone Kanak et de nombreuses populations allochtones. Depuis les années 1970, un mouvement indépendantiste occupe le devant de la scène politique de cette collectivité française du Pacifique. La Nouvelle-Calédonie a déjà vécu à ce jour deux référendums d’indépendance.

[2] Cette introduction est extraite d’une autre œuvre vidéo intitulée « Paysages déplacés » (2021), qui bien que faisait écho au dispositif de « partages de paysages » n’est pas partie intégrante de mon projet de maîtrise. Extraits vidéo : https://annabellefouquet.com/Paysages-deplaces

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